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«Je ne crois pas à un changement politique brutal en Algérie…»



Auteur d’un rapport pour le compte de l’Institut Montaigne sur la politique arabe de la France, dans lequel il passe au crible l’histoire complexe entre la France et le Monde arabe, Hakim El Karoui suggère un nouveau paradigme dont la relation serait centrée prioritairement sur le Maghreb. Vous avez dirigé une enquête sur le «nouveau monde arabe» pour le compte de l’Institut Montaigne. Peut-on parler d’un seul monde arabe comme bloc monolithique ? Non, bien sûr, le monde arabe est divers. Il est d’abord en son sein composé de populations qui ne sont pas toutes arabes et qui ne sont d’ailleurs pas toutes musulmanes. Ensuite, malgré l’unité de langue, la très grande majorité de musulmans et une histoire bien souvent commune, marquée par la colonisation dans un grand nombre de pays, le monde arabe est extraordinairement divisé. Quand on le compare à l’Europe, marquée par une histoire faite de guerres incessantes, de conflits religieux, de luttes de puissance, de haines inextinguibles des uns envers les autres, avec l’acmé indiscutable que la Seconde Guerre mondiale a représenté, on ne peut qu’être frappé : les pays arabes ont finalement plutôt eu au cours de l’histoire des relations pacifiques entre eux, en tout cas à la période contemporaine, comme si la sujétion de quelques-uns (nord de l’Afrique, Proche-Orient) et le retard des autres (Golfe) avaient stérilisé les conflits. Depuis les années 1950, avec les indépendances et la découverte du pétrole, le contexte a changé : les conflits internes gagnent le monde arabe quand l’Europe, elle, se pacifie. C’est probablement aussi le fruit de la grande transformation en cours dans le monde arabe : les sociétés changent très rapidement, déstabilisent l’ordre ancien, de nouveaux acteurs apparaissent (les islamistes par exemple), des conflits naissent qui peuvent s’étendre à l’environnement proche. C’est exactement ce qui se passe en Arabie Saoudite aujourd’hui. La société a changé extrêmement vite, presque aussi vite il y a 30 ans que la société iranienne. Et ces deux puissances régionales se trouvent en situation de conflit pour la prééminence dans le Golfe avec des dirigeants qui ont besoin, pour assurer la cohésion interne de leurs sociétés, de ce climat de guerre larvée. -Les relations de la France et l’Afrique du Nord sont aussi au cœur de cette étude. Comment se présentent-elles ? Elles épousent les fractures du monde arabe que l’on pourrait regrouper en quatre sous-régions. L’Afrique du Nord, l’Egypte, qui est un sous-ensemble régional en soi, le Proche-Orient et le Golfe. Nous avons reconstitué thème par thème l’ensemble des flux qui structurent la relation entre la France et le monde arabe. Migrations, commerce, finances, sécurité, culture, idéologie, diplomatie, politique, nous avons reconstitué patiemment toutes les pièces du puzzle qui constituent la relation de la France et du monde arabe. Sans surprise, sur le plan humain, c’est le lien avec le Maghreb qui domine. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie représentent 80% de l’immigration venue du monde arabe, 80% des étudiants qui étudient en France issus du monde arabe. Au total, le monde arabe représente 40% de l’immigration régulière française. Mais aussi, malheureusement, directement ou indirectement, 100% des attentats récents qui ont tous été commis soit par certains de leurs ressortissants soit par des enfants d’immigrés venus de ces pays (en France ou en Belgique). La surprise vient plutôt de l’économie : le Maghreb, c’est 50% de plus de commerce pour la France que le Golfe (27 milliards contre 19), ventes de pétrole et d’armes comprises. Les remises des émigrés maghrébins en France représentent une part substantielle des économies maghrébines : 11,5 milliards de dollars ont été renvoyés par les émigrés des trois pays du Maghreb vers leurs pays d’origine. Plus de 5 milliards de dollars venaient de France. C’est dix fois plus que l’aide publique française au développement pour tout le monde arabe ! Ce qui est frappant enfin quand on regarde sur la longue durée cette relation France-Afrique du Nord, c’est que l’on voit apparaître aujourd’hui un renversement notable de la relation : hier, la France envoyait hommes et idées en Afrique du Nord ; aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit. Il y a environ 1,2 million de Français dans tout le monde arabe. Mais plus de 6 millions de Français nés dans le monde arabe ou nés de parents arabes. Et l’islam est devenue probablement la première religion pratiquée en France. Il est vrai que 70% des musulmans déclarés en France affirment pratiquer leur religion, contre seulement 5% des catholiques. On est sorti très clairement de la période de sujétion du monde arabe par la France. - Comment l’Afrique du Nord est perçue par les élites politiques françaises ? Avec beaucoup plus de bienveillance que ce que l’on croit souvent en Afrique du Nord. Mais, ce qui me frappe d’abord, c’est plutôt le désintérêt des élites françaises pour le Maghreb. Elles pensent connaître cette région, à cause des liens historiques et de voyages touristiques où elles sont très bien reçues, notamment au Maroc. Mais, elles ne connaissent pas la région, qui n’est plus au centre de l’attention des chercheurs, par exemple. Il est loin le temps où Jacques Berque, Germaine Tillion ou le jeune Pierre Bourdieu faisaient leur thèse de doctorat sur l’Algérie. L’enseignement de l’arabe a reflué partout, y compris au collège et au lycée, où seulement 8000 élèves l’apprennent, contre probablement 80 ou 100 000 dans les mosquées ! - Le passé colonial au Sud et la problématique de l’islamisme radical au Nord ne voilent-ils pas les nouveaux horizons ? Disons plutôt qu’ils en créent de nouveaux. Le passé colonial existe toujours, mais il se dissipe peu à peu. Les nouvelles générations (n’oubliez pas qu’Emmanuel Macron est né en 1977) ne sont plus concernées par cette histoire-là. Bien sûr, il y a des représentations des populations d’origine maghrébine qui sont encore négatives, mais cette réalité a plus à voir avec les difficultés de l’intégration que du passé colonial. Quant à l’islamisme radical, il entraîne paradoxalement un regain d’intérêt pour le monde arabe : c’est d’ailleurs probablement un de ses ressorts. Attirer l’attention. Je crois au contraire que la lutte commune de part et d’autre de la Méditerranée contre l’islamisme radical crée de nouvelles occasions d’échanges et de coopération : pour la première fois d’ailleurs, les services de renseignement coopèrent relativement bien entre eux et parfois même les armées, comme au Mali par exemple. L’autre grande question qui est en train d’arriver, c’est la question des migrations. Mais pas, comme c’était le cas jusqu’à présent, des migrations du Maghreb vers la France. Non, le sujet est les migrations d’Afrique subsaharienne vers l’Europe, en passant par le Maghreb. L’Europe voudrait que l’Afrique du Nord serve d’espace de rétention et de gestion des migrants qui ne pourront pas rejoindre l’Europe. L’Afrique du Nord acceptera-t-elle de jouer le rôle que joue la Turquie aujourd’hui ? Pas sûr du tout. - Quels sont les atouts dont disposent les deux rives de la Méditerranée sur lesquels elles peuvent  s’appuyer pour avoir des relations renouvelées et rénovées ? Si l’on regarde à moyen terme, je crois que la principale source de coopération, c’est le secteur des services. L’Algérie a d’ailleurs un potentiel extraordinaire en la matière. Reste bien sûr à équiper le pays en infrastructure d’accueil. Il y a une complémentarité très forte entre l’ouest de l’Europe et le nord de l’Afrique : en Europe, la population vieillit, les soins de santé coûtent de plus en plus cher et il va falloir trouver des solutions pour accueillir les retraités et les prendre correctement en charge. Au Maghreb, le climat est accueillant. La langue française est utilisée par le tiers de la population, mais pratiquement tout le corps médical et paramédical. Les médecins enfin ont été formés bien souvent en France. On pourrait imaginer demain, sur le modèle de ce qui s’est passé pour le tourisme dans les années 1970 et 1980, une grande imbrication avec une circulation des Européens vers le sud pour se faire soigner et passer une partie de leur retraite. Pour y arriver, il faut bien sûr la sécurité et une certaine volonté politique, de part et d’autre de la Méditerranée. - A la lumière de votre enquête, quelle analyse faites-vous de la situation politique en Algérie ? L’Algérie est le premier pays arabe à avoir subi les conséquences de la transformation de son système social. Fragilisée par la colonisation mais en même temps très proche de la France, par la culture et la circulation des hommes et des idées, l’Algérie a vu sa société se fracturer sous l’effet de ses transformations. La conséquence a été terrible : la décennie noire, l’exil de centaines de milliers de personnes, la mort de 100 000 autres. Le système politique a vacillé, mais il n’a finalement pas cédé et a même su se régénérer avec le président Bouteflika. Quand je regarde à moyen terme, je ne crois pas à un changement politique brutal en Algérie. Certes, les prix du pétrole sont bas et les dépenses publiques élevées. Les inquiétudes pointent sur la faiblesse des réserves prouvées en gaz et en pétrole et les perspectives d’exploitation du gaz de schiste sont décevantes. Mais, le souvenir de la décennie noire et la plasticité du système politique me font plutôt croire à une évolution en douceur. - Le président français Emmanuel Macron fait du continent africain un axe stratégique de sa politique internationale, mais il se trouve que la Méditerranée et le Sahara sont des espaces où périssent des milliers de migrants ? Oui, effectivement, c’est une tragédie qui se renouvelle presque chaque jour. C’est comme si des dizaines d’avions s’écrasaient chaque année sans faire aucun bruit, dans l’indifférence générale. C’est d’ailleurs une des raisons de la priorité africaine affichée du président Macron. Contenir les migrations africaines en privilégiant le support au développement qui est une façon de limiter le potentiel d’émigration. Je crois malheureusement à ce stade que les sommes mobilisées — quelques centaines de millions d’euros supplémentaires — sont beaucoup trop faibles par rapport aux enjeux. Avec l’Afrique subsaharienne comme avec le Maghreb, il faut que la France investisse sérieusement, sans se raconter d’histoire. Pour une raison très simple : c’est son intérêt.  


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