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Refuge de SDF, de toxicomanes et de prostituées

La face cachée du CHU Mustapha



«La science a fait de nous des dieux avant même que nous méritions d’être des hommes». (Jean Rostand)

22h30, service des urgences du plus grand hôpital d’Algérie. Deux proposés à la réception, dépassés par le mouvement des malades accompagnés qui par un proche qui par un ami, tentent nonchalamment de calmer la situation. Blasés, c’est le train-train de ce service comme celui de tous les autres d’un établissement sanitaire qui reçoit des visites des quatre coins du pays. Un seul médecin de permanence pour faire face à une salle d’attente pleine comme un œuf. Certains malades se tortillent de douleur, telle cette femme accompagnée de son mari et de son fils impatients. Elle se plaint de problèmes gastriques. «Cela fait plus d’une heure que nous attendons de voir le médecin, mais apparemment, il y a des passe-droits avec la complicité des infirmiers qui font la loi», s’écrie le mari en regardant sa conjointe souffrir. Dehors, un brouhaha attire l’attention de tous. Une ambulance arrive avec un blessé à bord. Un accidenté de la route, la trentaine, orienté, en raison de son état, d’une polyclinique de Sidi Moussa. Le jeune homme est à vue d’œil mal en point. Tout le monde apporte son concours pour faire entrer le blessé sur le brancard brinquebalant. «Ici, tout fonctionne de travers», fait remarquer un agent de sécurité constitué en la circonstance en suppléant médical. A quelques mètres, son collègue négocie à tue-tête une moto. La scène du blessé évacué ne l’intéresse pas outre mesure. En fait, rien ne l’intéresse dans cet hôpital en dehors de la paie. Du moins, c’est ce que nous apprend un infirmier sous le sceau de l’anonymat.

Un autre monde

En déclinant notre profession, l’auxiliaire de la santé nous ouvre son cœur gros comme ça. De ses vingt-cinq ans de service dans cet établissement, il en a plein le dos. Il en a vu des de toutes les couleurs. Mais ces dernières années sont pour lui particulièrement éprouvantes. Ecœurantes même. «Durant la décennie noire, relate notre interlocuteur, nous étions tous mobilisés. Nos nuits ici étaient un cauchemar. On recevait des blessés de toute nature et on manquait atrocement de moyens. El Hamdoulillah, cette période fait partie des souvenirs à oublier à jamais. A présent, médecins et paramédicaux font face à la violence directe. L’agression sous toutes ses formes. L’hôpital Mustapha est devenu le lieu de tous les risques. La délinquance aggravée par la toxicomanie impose son diktat. Le malheur, c’est que l’établissement compte des dizaines d’agents de sécurité. On parle de près de deux cents. La nuit, le danger est présent». Nous nous infiltrons directement avec notre guide dans les entrailles du service des urgences pour constater l’amère réalité d’un secteur malade où on peut voir de tout sauf ce qui a trait à l’éthique médicale. Des bureaux ouverts, vides, où on peut se servir à sa guise de documents officiels, comme les ordonnances. Des pansements sales et même une aiguille utilisée traînent sur une table dont l’état laisse à désirer. Des blessés gémissant sur des bancs ou recroquevillés à même le sol expliquent on ne peut mieux l’état de santé d’un secteur agonisant. On ne peut en fait blâmer ni les médecins ni les infirmiers, encore moins les agents de sécurité. Ces derniers sont chargés d’assurer uniquement la sécurité. Résigné, un médecin de garde du pavillon en question tente de calmer un jeune en colère réclamant qu’on daigne s’occuper de sa sœur se tortillant de douleur. «Il y a des cas plus urgents, patientez et on l’examinera», répond le toubib avant de s’engouffrer dans le cabinet renvoyant les gémissements d’une personne âgée. Un mouvement de protestation s’élève par-ci, par-là qu’un infirmier essaie de contenir en exigeant le silence. Avant de prendre congé de nous, notre ami l’infirmier nous suggère de faire le tour du propriétaire.

Le foutoir…

Le conseil de l’infirmier aura été en fin de compte d’une grande utilité pour notre reportage. Derrière les services, une animation d’un autre genre bat son plein. Scènes d’attentat à la pudeur, de vagabondage et de délinquance caractérisée peuplent la nuit. Les coches des portes de service sont exploitées par des délinquants de tout bord. «On y vient pour assouvir ses bas instincts», raconte un vieux SDF totalement inconscient de ce qui se passe autour de lui. Même les malades mentaux ne sont pas épargnés, à l’exemple de cette femme d’une quarantaine d’années en pourparlers avec un vagabond. Au vu du comportement de cette dernière, l’on devine aisément une déficience mentale. Au niveau du service chirurgie, un jeune adulte et un homme d’un certain âge se remémorent Sodome et Gomorrhe. De l’autre côté, au niveau du service cardiologie, deux toxicomanes se disputent en usant de propos grossiers. Une histoire de dette, devinons-nous, en entendant l’un d’eux proférer des menaces au cas où l’autre ne lui remettait pas son dû le lendemain soir.
De passage, un copain de l’endetté calme le jeu en se portant garant de la solvabilité de son protégé. Le créancier s’en va non sans réitérer la date butoir. A quelques mètres de là, une SDF suit la scène, à moitié assise sur sa couchette de fortune. La femme n’est pas une délinquante. Elle accepte notre invitation à discuter un moment. Pas loin de 50 ans, elle élit domicile ici depuis quelque temps. Après avoir erré un peu partout, selon elle. «Ici, dit-elle, il y a un minimum de sécurité, à condition de rester tranquille». Son histoire ressemble à celles de ces femmes qui ont opté pour la fugue après avoir vécu des problèmes. Elle a fondé un foyer avant de finir parmi la foule sur un carton. Son péché, poursuit-elle, est de n’avoir pas pu donner de progéniture aux deux maris qu’elle a eus successivement. «Hadjet Rabbi» (c’est la décision de Dieu), fait remarquer la dame avant de poursuivre la narration de son aventure dont l’épilogue est d’être aujourd’hui sans domicile fixe. «Je viens d’un petit patelin de la wilaya de Sétif», confie-t-elle. A la mort de mon père je n’avais pas plus de quinze ans. Ma mère se remaria deux ans après. Avec son mari, le courant ne passait pas. On a choisi un mari pour moi qui m’a aimée au début mais il a fini par me délaisser parce que je ne lui ai pas donné d’enfant. A vingt-cinq ans, j’étais divorcée. On m’a forcée à convoler en secondes noces à vingt-huit ans. Mon deuxième mariage n’aura pas duré plus de trois ans. Pour la même raison évidemment. Quelques années, après ma mère décède des suites d’une longue maladie. S’ensuit alors une rupture totale avec le reste de ma famille. Me retrouvant seule, j’ai pris la décision de venir à Alger où une proche de la famille m’hébergea, moyennant les travaux ménagers. Au fil du temps, je subissais des harcèlements continus de la part d’un de ses fils. Même le père n’a pas hésité à me violer en l’absence de sa femme. C’est là que j’ai décidé de mettre les voiles et faire connaissance avec les déboires d’une vie faite de lendemains incertains. La rue ne pardonne pas à celui qui n’a pas de toit. Et voilà, cela fait près de vingt ans que j’erre de quartier en quartier. Ici ou ailleurs, c’est pareil pour moi. Je viens dans cet hôpital par habitude. Peut-être que je finirai par m’en aller». triste destin pour une femme qui, malgré les aléas du temps, garde un charme discret.

Le médecin malgré lui

Il ne s’agit point de la comédie de Molière. Ahmed, Hamidou ou encore Ahmadi comme l’appellent certains à cause de sa ressemblance avec l’ancien président iranien Ahmadinedjad, fait partie du décor nocturne de Mustapha tout en restant discret. Le jour, il passe son temps à butiner dans les services en discutant avec les paramédicaux ou les agents de salle, et pendant la nuit il prodigue aux vagabonds son savoir appris sur le tas. A l’entendre parler des pathologies et des remèdes, on le croirait sorti tout droit de la faculté de médecine. Certains vont d’ailleurs jusqu’à lui prêter le titre de docteur, même si tout le monde sait qu’il n’a pas fréquenté l’université, encore moins avoir eu la moindre occasion de pratiquer la médecine. Disons juste pour lui faire plaisir. Cependant, il ne parle pas que de maladies, mais en noctambule invétéré, il est au parfum de tout ce qui se trame dans les coins et recoins de ce vaste hôpital grouillant le jour et servant d’abri à toutes les tendances la nuit. Les délinquants, toxicomanes, poivrots et tous les marginaux sont ses amis. Il arrive au médecin malgré lui de fricoter avec eux, mais il ne va pas au-delà de la causette. «Ici, on voit de tout et particulièrement la nuit, dit-il, en balançant sa tête dans tous les sens. J’ai vu éclater des bagarres juste parce que le personnel médical est dépassé. Les accompagnateurs des malades s’impatientent tout le temps. Parfois à raison et souvent à tort. La nuit, c’est un autre monde. On fait même des rencontres du troisième type», conclut le vagabond éclairé. Nous le quittons sans avoir pu savoir d’où il vient. Une autre fois peut-être, en espérant plus d’ordre dans l’hôpital emblématique du pays. Du moins durant la nuit.

Ali Fares


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