Madjid Tabti. Chef de service pédopsychiatrie à l’hôpital de Chéraga

«Le confinement est catastrophique pour de nombreux couples»



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Dans cet entretien, le professeur Tabti revient sur les conséquences psychologiques du confinement. Il explique que l’augmentation des cas de contamination en l’Algérie ces derniers mois est vécue par certains comme un échec des efforts des mesures de confinement et d’autres prises pour endiguer cette pandémie. C’est aussi un facteur qui prolonge l’attente teintée d’un certain désespoir de la fin de la crise. Le confinement a révélé aussi un dysfonctionnement au sein des couples, d’où le nombre important de divorces et d’actes de violence.

– Les Algériens vivent depuis près de cinq mois au rythme du confinement, c’est long et pénible. Quelles sont les conséquences psychologiques de ce confinement et de cette épidémie sur la population ?

Nous avons précisé dans nombre de nos interventions auparavant que les conséquences psychologiques de cette situation dépendent de plusieurs facteurs, notamment les prédispositions à développer des pathologies psychiques ou une autres, ainsi que la disponibilité des moyens financiers et matériels pour faire face à cette situation inédite.

Nous avons toujours fait la distinction entre deux catégories de personnes. D’un côté, cette population vulnérable chez laquelle cette situation de risque de contamination et de confinement constitue un facteur de stress qui peut aggraver des maladies psychiques déjà existantes ou déclencher de nouvelles pathologies.

De l’autre côté, le reste des citoyens considérés comme possédant des moyens de lutte, mais qui peuvent présenter des mal-être psychologiques qui n’atteignent pas le degré de pathologie. Chez les sujets de cette dernière catégorie, la prolongation de cette situation a entraîné un épuisement par un cumul de frustrations de ne pas pouvoir réaliser des projets préparés, de ne pas célébrer pleinement les fêtes, de ne pas prendre de vacances, de ne pas voyager…

La situation a été aggravée par l’augmentation des cas de contamination en Algérie depuis plus d’un mois, ce qui a été vécu par certains comme un échec des efforts des mesures du confinement et autres prises pour endiguer cette pandémie et une annonce d’une prolongation indéfinie de la crise sanitaire et socioéconomique.

On assiste ces derniers temps à une sorte de bras de fer entre, d’un côté, le pouvoir et le secteur de la santé, qui rappellent et font appliquer tout le temps les mesures de protection et, de l’autre côté, la population qui résiste et lutte implicitement pour sa liberté. Je pense que parmi les rares éléments qui maintiennent le moral est l’espoir d’un vaccin d’ici le début de l’année 2021.

– Est-il vrai qu’une durée de confinement de plus d’un mois risque d’entraîner un syndrome post-traumatique et la dégradation de la santé mentale de l’individu ?

Non, ce n’est pas une règle absolue. Ce délai a été rapporté par une étude comme étant un facteur, parmi d’autres, qui peut favoriser l’apparition du syndrome de stress post-traumatique chez des personnes déjà prédisposées à développer ce trouble, mais il n’est ni obligatoire ni suffisant pour l’apparition de cette pathologie.

En effet, comme on l’a déjà précisé, il faut l’association de plusieurs conditions, notamment la vulnérabilité biologique et psychologique, pour développer ce trouble, puis le vécu d’un événement traumatique, comme par exemple le fait d’assister à un décès brutal d’une personne par détresse respiratoire dû à la Covid-19, ou un autre événement où la vie de la personne ou celle de l’autre a été menacée.

– Quelles sont les personnes qui risquent le plus de craquer ? Est-ce uniquement celles d’ordinaire fragiles psychologiquement ?

On peut décrire plusieurs types de fragilités qui peuvent rendre les personnes vulnérables devant cette situation de crise sanitaire. Ces fragilités peuvent être rassemblées en trois groupes : biologiques, psychologiques et sociales, qui constituent un modèle biopsychosocial très largement admis actuellement parmi la communauté scientifique mondiale et qui apparaît dans la définition de la santé au sens général. C’est le modèle adopté par l’OMS quand elle a défini la santé comme le bien-être physique, mental et social.

Commençons par la fragilité biologique. Tout le monde maintenant sait que les personnes qui présentent des pathologies organiques connues, telles que le diabète, l’hypertension artérielle, le cancer, l’asthme… sont fragiles devant le virus, mais elles sont aussi fragiles devant d’autres circonstances créées par cette situation, comme la difficulté d’accès à la consultation de leurs médecins traitants par la réduction de l’activité dédiée aux autres pathologies, du fait de la réquisition des services à l’hôpital et la peur de contamination des médecins privés.

Même sur le plan psychologique, la maladie somatique est un facteur de vulnérabilité. Toujours sur le plan biologique, en l’absence d’une maladie organique, il y a des personnes qui peuvent avoir des anomalies génétiques et/ou neuro-développementales qui les exposent à des pathologies psychiques.

Le deuxième type de fragilité est psychologique. En effet, les conditions du développement de la personne, notamment durant la petite enfance, ont un rôle crucial dans la construction de la personnalité de chaque individu. Les enfants élevés dans un environnement de carence affective par manque de soins et d’affection de la part des parents ou bien carrément par de la maltraitance deviennent, à l’âge avancé, des sujets psychologiquement fragiles et prédisposés à développer des troubles psychiques au moindre facteur de stress psychosocial.

Un troisième type de fragilité est social. Les adversités de la vie jouent un rôle dans la fragilisation de l’individu. Généralement, les événements forts et survenus brutalement exposent au syndrome de stress psycho-traumatique, tandis que les événements moins forts mais qui durent dans le temps exposent plus aux maladies psychosomatiques et à la dépression.

Les études réalisées sur le retentissement psychologique de la Covid-19 ont rapporté quelques autres facteurs sociodémographiques de fragilité. Il s’agit notamment du sexe féminin, l’immigration, l’âge de 18 à 30 ans et au-delà de 65 ans, les gens qui vivent seuls dans l’isolement sans soutien familial ou institutionnel.

– La recrudescence des contaminations, la peur d’être infecté ou de transmettre le virus et l’avènement de la saison estivale sont-ils des facteurs aggravants ?

Oui, nous avons déjà cité plus haut que la recrudescence des contaminations est vécue comme un échec des mesures mises en place dans la lutte contre cette pandémie. C’est aussi un facteur qui prolonge l’attente teintée d’un certain désespoir de la fin de la crise. Le sentiment de frustration est majeur devant l’annulation de plusieurs projets collectifs et individuels.

La saison estivale aimée par tous du fait des différents événements heureux qui la caractérisent, tels que les fêtes, les voyages, les baignades en mer… est devenue un temps mort plein de chaleur, empiré par une limite de déplacement du fait du confinement partiel et la peur de contamination par le virus.

Les citoyens sont ambivalents à l’égard des consignes des mesures barrières, entre respect astreignant et laxisme risqué. Dans pareille situation, les plus fragiles craquent et nécessiteront l’aide psychologique, les plus forts résistent et trouvent des moyens pour s’adapter à la situation en attendant la solution.

– Quel est l’impact de cette pandémie sur les personnes souffrant déjà de troubles mentaux ou bien de dépression ?

Cette pandémie peut avoir a des impacts négatifs de différentes manières sur les personnes qui souffrent de troubles mentaux. D’abord du fait qu’elle est une situation stressante par la peur de contamination ou les contraintes du confinement, elle aggrave les symptômes et précipite les rechutes. Puis, il y a une diminution de la fréquence et la qualité des soins que ces patients avaient l’habitude de recevoir.

En effet, du fait des risques de contamination et du manque de moyens de protection, en particulier au début de la pandémie, les services de psychiatrie et même les cabinets privés ont diminué de plus de la moitié le nombre de patients vus par jour. Plusieurs malades se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, ce qui a conduit à des rechutes, en particulier des maladies psychotiques qui nécessitent une hospitalisation pour les maîtriser.

Les consultations en ligne qui ont été développées n’étaient pas suffisantes pour maîtriser la situation, car on avait peu d’expérience dans ce procédé et en plus ce ne sont pas tous les patients qui ont un accès facile à ces moyens de téléconsultation.

– Le confinement a révélé des dysfonctionnements au sein du couple ou de la famille. En plus des actes de violence, beaucoup de femmes ont été assassinées par leurs maris. Comment expliquez-vous cela ?

Effectivement, le confinement est catastrophique pour plusieurs couples, notamment ceux qui étaient dans une dynamique dysfonctionnelle avant le confinement. On pourrait expliquer cet éclatement par le fait que les mécanismes d’ajustement utilisés avant sont devenus inefficaces ou difficiles à appliquer actuellement. A titre d’exemple, il y a des couples qui utilisent la stratégie d’évitement dans la résolution des problèmes. Le mari peut sortir pour éviter l’aggravation d’une dispute, l’épouse peut aller dormir pour calmer ses nerfs.

Dans la situation du confinement, le mécanisme d’évitement est difficile à appliquer. Le contact est plus rapproché et plus prolongé entre les deux partenaires ; les divergences autour des choses de la vie quotidienne sont plus fréquentes. Les enfants, qui sont difficiles à maîtriser du fait de leur instabilité et leurs demandes permanentes, accentuent le stress et aggravent les conflits du couple.

Sur le plan sexuel, l’épouse peut trouver des difficultés à satisfaire les demandes du mari qui sont croissantes en cette période. Le refus, qui est vécu par le mari comme un rejet, peut déclencher des disputes à issue fatale pour le couple. Pour toutes ces raisons et d’autres qu’on ne pourra pas exposer ici, l’augmentation du nombre de divorces au cours du confinement a été rapportée par des études réalisées dans ce sens.

– Quel est l’impact sur l’état de santé des enfants et comment aider justement les parents dans leur prise en charge ?

L’impact sur les enfants est modulé par les mêmes facteurs biologiques, psychologiques et sociologiques déjà cités, mais l’âge joue aussi un rôle important. Les adolescents peuvent présenter les troubles déjà cités pour l’adulte ; cependant, on constate chez eux plus de comportements d’opposition avec non-respect des consignes des parents et des autorités, en particulier celles en relation avec les mesures barrières.

Une accentuation de l’impulsivité et la tendance à l’irritabilité et aux bagarres peuvent cacher une dépression masquée. Les conduites addictives, fréquentes à cet âge, peuvent être utilisées par ces jeunes pour soulager leur anxiété. Les enfants âgés de 4 à 10 ans présentent plus une tendance à l’instabilité, difficile à gérer par les parents. Leur anxiété peut se manifester par la facilité des pleurs, des cauchemars et terreurs nocturnes, voire un somnambulisme.

On peut constater chez eux aussi des conduites régressives, telles qu’une réapparition d’une énurésie nocturne, une régression du langage vers le «parler-bébé». Chez les nourrissons, la détresse s’exprime plus par le corps. On peut avoir des douleurs abdominales et/ou des vomissements sans cause physique apparente, des insomnies avec pleurs, un refus de téter…

Il faut noter qu’à tout âge les enfants sont en interaction étroite avec leurs parents, très sensibles à leurs comportements, en particulier à leur façon de gérer la crise sanitaire et économique.

On peut dire que les enfants reflètent l’état des parents comme dans un miroir. Ici apparaît le rôle contenant des parents. Même s’ils trouvent des difficultés à gérer la situation, ils doivent manifester une image rassurante aux enfants en évitant en particulier les disputes devant eux, en évitant aussi d’utiliser la violence à leur égard et préférer plutôt le dialogue en écoutant l’expression de leur détresse et en leur expliquant la situation, chacun en fonction de ce qu’il peut comprendre, de son âge. Il ne faut jamais sous-estimer les capacités des enfants à comprendre les choses, même ceux en bas âge.

– Avec cette pandémie du siècle, beaucoup ont perdu leurs repères habituels. Ils ont perdu un et parfois plusieurs membres de leur famille, leur proche. Leur vie a basculé du jour au lendemain, peuvent-ils surmonter à long terme cette situation ?

S’il y a des personnes qui vivent cette pandémie de loin et ne la voient que dans les médias, elle constitue une hécatombe pour d’autres. On a vu comment le virus a emporté plusieurs membres d’une même famille, comment il a causé la mort de jeunes femmes enceintes avec leur fœtus, laissant d’autres enfants en bas âge orphelins.

Des jeunes qui mordent leurs doigts de culpabilité parce qu’ils étaient la cause de la contamination puis le décès de leurs parents. L’absence du rituel habituel de l’enterrement peut rendre le deuil difficile à faire chez quelques personnes.

Chez d’autres, le deuil peut évoluer vers une dépression qui risque de durer des années, si son intensité est sévère ou bien n’a pas été prise en charge à temps. Des pères de famille ont perdu leurs emplois, d’autres n’arrivent pas à subvenir aux besoins de leurs familles par manque de travail et de rente. Les conséquences psychologiques et sociales risquent de durer plusieurs années après la disparition totale de cette maladie.

Terminons par cette note d’espoir des conséquences positives de cette pandémie marquées notamment par la prise de conscience de la nécessité absolue de développer le secteur de la santé et de travailler pour la diversité économique en Algérie.


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