Le Bébête Show, version élections US



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Occupés par l'urgence d'une pandémie inattendue qui a bouleversé bien des agendas politiques, les observateurs n'ont pas vu venir les transmutations qui dessinent la nouvelle gouvernance américaine ; ils continuent de traiter l'actualité de ce pays avec une vision lointaine et une grille de lecture totalement inopérante. Il faut dire que ce président fantasque leur a donné du fil à retordre car il échappe à leur routine de la catégorisation et à tous leurs repères démodés. On avait pris l'habitude — trop facile — d'opposer les républicains et les démocrates sur des détails alors que, fondamentalement, ils font le même boulot au profit de l'État profond et du complexe militaro-industriel. Aucun président n'a échappé à la règle sacro-sainte d'avoir sa propre guerre pour engraisser les patrons et les amis serviteurs étrangers. Sur le plan intérieur, quelques «réformettes» permettent aux démocrates de passer pour une gauche inodore et incolore devant le parti des hommes d'affaires et des Yankees purs et durs, les républicains. Mais il y autant d'hommes d'affaires, et pas toujours nets, aussi bien chez les uns que chez les autres. Parce que la politique aux États-Unis ne peut se libérer de l'argent. Trump a rompu cette longue tradition en n'en faisant qu'à sa tête, accumulant les choix personnels qui vont souvent à l'encontre des traditionnelles forces d'influence et de toute cette intelligentsia au service des mêmes centres d'intérêts. Il s'est mis à dos ces milieux liés aux affaires de la guerre et leurs amis des services, sans compter le nombre impressionnant d'officiers supérieurs qui critiquent son approche des affaires internationales et même son traitement de la vague des violentes manifestations antiracistes. Pour preuve, le soutien — inhabituel — au candidat démocrate de nombreuses voix influentes du parti républicain !
Trump est le premier Président, depuis longtemps, à ne pas faire de nouvelles guerres et cela ne plaît pas aux faucons d'une armée portée sur les interventions à l'étranger, mais également à toute une économie de la guerre qui va de la vente d'engins militaires au catering, privatisé depuis belle lurette. Lorsque vous avez des dizaines de milliers de soldats à nourrir quotidiennement, cela fait beaucoup d'argent. Mieux encore, Trump retire ses troupes de plusieurs coins du globe. Sous sa présidence, l'Amérique donne l'impression de vouloir abandonner son chapeau de gendarme du monde et ce sont les Européens, les premiers, qui s'en plaignent. Parce qu'ils se retrouvent subitement sans parapluie militaire actif. L'Atlantisme bat de l'aile et les guéguerres verbales entre Macron et Erdogan, sur fond de tensions en Méditerranée orientale, n'arrangent guère les affaires d'une OTAN mise à nu par la politique pragmatique de Trump. Si les démocrates sont battus aux prochaines élections, l'Europe devra revoir de fond en comble sa politique défensive et c'est tout naturellement vers la France que se tournent les regards. L'héritage gaullien sauvera la face mais il restera beaucoup à faire pour bâtir une défense européenne autonome.
Trump, homme de paix ? Et pourquoi pas si l'on tient compte de ses efforts incessants pour tirer l'Amérique des sables mouvants de tant de guerres inutiles. Mais ce sont surtout les parrainages de ces nouvelles opérations de paix, dont on ne sait si elles seront solides ou balayées par les premiers vents, qui finiront pas dessiner le portrait d'un Trump totalement engagé pour la paix mondiale. Alors que le Qatar reçoit Afghans et Talibans sous les auspices des Américains, Émiratis et Bahreïn signent la «paix» sous les lambris de la Maison-Blanche. Ces instantanés suffiront-ils à convaincre les Américains alors qu'il manque à l'appel tant de pays de la région au poids significatif ? Trump fait un pressing terrible pour amener l'Arabie Saoudite à la table des négociations et ce serait sa plus grande victoire. S'il arrive à vaincre la vieille résistance du roi Salmane et de sa garde de princes et de conseillers religieux opposés à une normalisation avec l'Etat hébreu, Trump pourra être assuré de remonter rapidement dans les sondages et constituer un réel danger pour Joe Biden. Son atout dans cette entreprise : BMS, le prince héritier qui a plus d'un tour dans son sac pour renverser les situations les plus ardues.
Mais beaucoup d'Américains seront extrêmement vigilants face à ces entreprises plus proches du show-business que de véritables opérations de paix reposant sur les droits imprescriptibles du peuple palestinien, l'éternel oublié des plans impérialo-sionistes. Et c'est la principale faiblesse de ce projet : pour signer la paix, il faut avoir fait la guerre ! Le problème ne s'est jamais posé avec les Emirats et le Bahreïn. Sans la présence des Palestiniens, ces plans n'ont aucun sens hormis celui de servir une terne campagne électorale.
Le réchauffement des relations avec la Corée du Nord, sur fond de surprenante amitié entre Kim Jong-un et Trump, ne peut faire oublier l'acharnement sur l'Iran et la dénonciation unilatérale de l'accord sur le nucléaire, ni le harcèlement de la Chine et les sanctions qui pleuvent sur ses sociétés performantes, ni encore les plans de déstabilisation du Venezuela. Mais le malicieux Président prévoit de régler tout cela s'il est élu ! Il fait miroiter des accords historiques avec la Chine et l'Iran. Il en est capable s'il est élu.
Sur le plan intérieur et à l'actif de Trump, il faut signaler le réveil du géant américain qui a repris beaucoup de vitalité dans des secteurs délocalisés et qui reviennent au bercail avec leurs lots d'amélioration de l'emploi, et donc de la consommation. Une reprise économique reconnue par tous même si cela est passé par un retour intempestif aux politiques de protectionnisme et de repli sur soi. Pour une large part de l'opinion américaine, Trump restera l'homme du défi américain après les pâles performances d'une économie totalement déstructurée. Mais aussi l'homme à l'image peu reluisante dans les affaires d'immigration, le Président qui a érigé un mur de fer entre deux peuples au passé et au destin communs, le dirigeant misogyne et xénophobe.
Cependant, les coups les plus durs reçus par Trump sont les derniers : Covid-19 et troubles raciaux. Dans ces moments de grandes crises sanitaire et sociale, Trump n'a pas donné l'impression d'être l'homme de la situation, le dirigeant sur lequel on peut compter pour sortir de ces graves situations pouvant déboucher sur l'incontrôlable. Multipliant les gaffes, les hésitations et les contrevérités, il a dit une chose et son contraire, mis en danger des populations par la légèreté de ses propos et ses appréciations approximatives, menti parfois, mettant mal à l'aise ses plus proches collaborateurs. C'est ce comportement aux antipodes de celui du bon dirigeant qui l'a assommé dans les courbes et remis en cause la possibilité d'engranger un second mandat. Son retard par rapport à Biden est tel qu'une «remontada» semble impossible. Mais Trump est un adversaire féroce dont la force principale est le renversement des situations les plus désavantageuses (comme face à Hillary Clinton). Pour cela, il compte sur des sorties médiatiques tonitruantes au cours de fin septembre, octobre, mais aussi et surtout sur la faiblesse chronique de son concurrent qu'il veut pousser à s'exposer. Parce qu'il sait que, sur le ring, et face à un vieillard sénile, c'est sa poignée à lui qui sera levée à la fin de la partie. 
Cet animal politique qui a créé une nouvelle tradition à la Maison-Blanche a très vite compris le rôle primordial des réseaux sociaux en usant et abusant des tweets, ce qui a fortement joué en sa faveur mais également terni son image lors des grandes crises. Cependant, son pragmatisme et son côté humain, c'est-à-dire cette approche simple et personnelle des choses, avec ses hauts et ses bas, peuvent laisser une bonne image chez les Américains. Il doit certainement préparer un grand coup à l'international qui finira par planter l'image de l'homme de paix dans les têtes des électeurs. Rompu à la communication moderne, il garde ses atouts en mains pour les abattre dans le finish qui l'opposera à un vieillard aussi borné que lui... Au final, ce sera le Bébête Show et la victoire se déclinera à l'applaudimètre.
M. F.

 


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