L’Abbé qui avait épousé la cause algérienne

Hommage fraternel au prêtre Pierre Descheemaeker



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Grâce à l’article publié par El Watan le 6 février 2021, j’ai appris la triste nouvelle de la disparition de l’abbé Pierre Descheemaeker décédé le 7 janvier 2021 à Lille, à l’âge de 99 ans. L’auteur de cet article, Paul Emmanuel Babin, jeune historien, biographe de l’abbé, nous donne un aperçu significatif de son rôle pendant la guerre d’Algérie. Il le qualifie de « porteur de l’espoir » et de « prêtre combattant qui a beaucoup œuvré pour la cause algérienne ».

Lors de notre entrevue de 2009, P. Descheemaeker m’accueillit chaleureusement, dans la maison de retraite de Lille où il séjournait depuis quelques années, par cette formule : « L’invité est entre les mains de l’invitant », « Edhif fi yed el mouadhaf ». Ce furent des retrouvailles émouvantes car notre dernière entrevue remontait au lendemain de la déclaration du cessez-le-feu du 19 mars 1962, à la prison de Loos les Lille où il était déjà depuis 3 ans visiteur de prison pour les détenus FLN. En 2009, je lui rendis visite à deux reprises pour l’interviewer lorsque je préparais la rédaction de mon livre sur « Les prisonniers politiques FLN en France pendant la guerre d’Algérie. »

La première visite de l’abbé à la prison de Loos remonte à la fin de l’année 1959. Détenu FLN à Fresnes, puis à Loos, j’étais moi-même délégué désigné par les prisonniers FLN pour assurer leur représentation. C’est dans ces circonstances que je l’ai rencontré pour la première fois.

Pour la solidarité humanitaire et la fidélité chaleureuse avec laquelle il n’a cessé de soutenir notre cause pendant les durs moments de la prison à Loos les Lille, surtout lors des grèves de la faim, aussi parce qu’il prenait de grands risques, je tiens à rappeler certains moments pleins de dangers pour lui-même où il fit preuve de courage et de constance dans les missions qu’il a accomplies pour nous venir en aide à plusieurs reprises. Je tiens donc à lui rendre un vibrant hommage fraternel en rappelant aujourd’hui l’ampleur des bienfaits de son élan humanitaire et le courage qu’il n’a cessé de nous manifester lors de ses visites à la prison centrale de Loos les Lille.

Soutien humanitaire aux prisonniers FLN

Brièvement, je rappellerai son aide matérielle et morale. Je souligne particulièrement : a-La fourniture de matériel pédagogique (livres, crayons, cahiers) pour les cours d’alphabétisation dispensés par les prisonniers eux-mêmes, en arabe et en français, ainsi que du matériel technique électrique pour des cours d’électricité et de radio que nous avons appris à fabriquer grâce aux ingénieurs Zouieche et Bendib, tous deux détenus avec nous. Ci joint : une photo de cette radio en cours de montage. b- Ses  visites à plusieurs reprises pendant la grève de la faim et lors de nos actions de  protestation fréquentes contre les remises en cause de notre régime politique par l’administration pénitentiaire. c- L’organisation effective du comité de soutien régional aux prisonniers FLN à Loos, souhaitée par la Fédération de France du FLN. Ce comité, comprenant plus de 40 participants français progressistes, assura l’envoi, à plusieurs reprises, à chaque prisonnier d’un mandat de 5000 AF. d- Son implication sur différents plans, notamment dans l’aide aux évadés de la prison de Loos en accueillant clandestinement une dizaine d’évadés et en les aidant à traverser la frontière franco-belge. L’abbé me donna des informations précises en 2009 sur l’échec de l’évasion de H. Benalla, de L. Lachgar et de leurs deux compagnons de la prison de Loos en 1960. La cause de l’échec de cette évasion du groupe de Loos me fut révélée grâce à des archives consultées, 30 ans plus tard, par l’abbé Descheemaeker. Lors de notre entretien, il m’apprit que l’interception du fourgon des prisonniers, bien avant d’arriver à leur destination, à l’hôpital de Lille, était due au hasard et non pas à une fuite contrairement à ce que nous avions supposé autrefois. En effet, un surveillant de la prison se rendant à son travail, en civil, constata non loin de la prison qu’un Algérien changeait la plaque minéralogique de sa voiture. Le soupçon était né. Dès son arrivée à la prison pour y prendre son service, le surveillant, apprenant qu’un transfert de prisonniers était prévu, donna l’alerte, ce qui permit l’interception du fourgon transportant le groupe qui comptait s’évader dans la voiture suspectée par ce surveillant quelques minutes auparavant.

Il m’informa aussi du stratagème mis au point pour faire traverser la frontière franco-belge par Bachir Boumaza en octobre 1961 à la suite de son évasion spectaculaire de la prison de Fresnes. Après s’en être évadé, Bachir Boumaza fut habillé en prêtre et accompagné en voiture par un autre abbé pour traverser la frontière franco-belge et aller à Bruxelles prendre l’avion pour Tunis.

L’action solidaire des prêtres-ouvriers

Après ces révélations, comme j’étais particulièrement intéressé par son itinéraire, l’abbé me précisa qu’il avait participé à la « Mission de France », courant chrétien soucieux de la question sociale créée à partir des années 1950. « La Mission de France », présidée par le cardinal Lienart, en liaison avec Mgr Duval à Alger, avait prévu de former des prêtres nouvellement sortis des séminaires pour qu’ils réalisent leur vocation humanitaire et de charité chrétienne en établissant un dialogue solidaire et pour la justice sociale entre les syndicats (comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, JOC, et la Jeunesse Etudiante Chrétienne, JEC) et les communautés immigrées exploitées et marginalisées. A cet effet apparut le courant des prêtres-ouvriers. Plusieurs prêtres-ouvriers à Lille et à Audincourt s’engagèrent dans cette nouvelle action de solidarité, comme l’abbé Kerlaint à Lyon et l’abbé Davezies du CNRS qui furent ensuite arrêtés et incarcérés, condamnés à plusieurs années de prison. Les prêtres-ouvriers étaient aussi en contact avec le groupe formé par le journal Témoignage Chrétien et avec le professeur Mandouze. Ce dernier avait déjà apporté une clarification constante et convaincante sur les horreurs de la guerre en Algérie, notamment sur la torture et sur les camps d’internement. Monseigneur Duval à Alger, les abbés Scotto et Beringuer faisaient partie de la Mission de France et s’engagèrent dans la lutte anticoloniale avec le FLN.

L’abbé Descheemaeker et le comité de soutien mis en place prenaient des risques majeurs en organisant une cinquantaine de civils français dans ce comité pour envoyer des mandats aux prisonniers. L’abbé demanda l’autorisation au cardinal Lienart. Celui-ci attira son attention sur l’enquête de la police, qui risquait de remonter jusqu’à l’organisateur du comité de soutien aux détenus (CSD) de Loos. Après quelques instants de réflexion, le cardinal répondit : « Eh bien, monsieur l’abbé, la charité chrétienne doit aussi savoir prendre des risques ». Il ajouta néanmoins : « Je vous demande de vous assurer que cet argent envoyé aux détenus ne puisse en aucun cas servir à financer l’acquisition d’armes. » L’abbé Descheemaeker répondit : « Cet argent ne peut en aucun cas servir à d’éventuels achats d’armes, car le règlement de la prison interdit d’expédier un mandat vers l’extérieur. »

300 mandats envoyés aux détenus de Loos

Par ailleurs, l’aide aux évadés, sujet extrêmement sensible, fit aussi l’objet d’un entretien entre le cardinal Lienart et l’abbé Descheemaeker.  Nos projets d’évasion envisagés à Loos furent portés à la connaissance de l’abbé en espérant susciter des soutiens extérieurs en faveur des prisonniers qui auraient réussi leur évasion. Pour obtenir sa caution, l’abbé exposa les risques encourus au cardinal Lienart qui répondit : « Toute évasion comporte des risques réels, parfois tragiques. Les dérapages existent pour la vie des prisonniers et celle de leurs surveillants. » Au fil des arguments développés par l’abbé, le cardinal lui précisa, après un moment de réflexion, que le prêtre « ne pouvait pas aider l’organisation du FLN, mais seulement aider des amis qu’il ne fallait pas laisser dans la détresse, par exemple, si ces derniers lui demandaient refuge ».

Cet accommodement du cardinal constituait une autorisation implicite d’agir au cas par cas. Il ouvrait un champ d’action auquel l’abbé Descheemaeker tenait beaucoup, au point où il éclata d’un rire joyeux lors de notre entretien de 2009, en me précisant : « Le cardinal m’ouvrit tout grand la porte du paradis pour aider les évadés. »

A la suite de l’envoi d’environ 300 mandats aux détenus FLN à la prison centrale de Loos et aux autres détenus de la prison préventive à Lille, le commissariat de police convoqua l’abbé. Pour se rendre à cette convocation, par crainte d’être soumis à des pressions, voire à des tortures, l’abbé me confia qu’il avait revêtu sa soutane alors qu’habituellement, en ville, il se déplaçait en tenue civile. Le choix de l’habit de prêtre n’était pas innocent. Il me confia que la soutane présentait l’avantage de conjurer les probables intentions agressives de la police, voire des sévices de torture toujours possibles, compte tenu des situations dénoncées à l’époque par les avocats et par les prisonniers eux-mêmes en Algérie particulièrement, mais aussi en France. La hantise de la torture était très répandue à la suite de toutes les révélations faites sur le système mis en action depuis 1956 en Algérie, comme cela fut dénoncé déjà pendant la Bataille d’Alger par le général La Bollardière mis aux arrêts de forteresse par l’état-major du général Massu.

Dénonciation de la torture

Après quelques préliminaires de circonstance, le commissaire commença l’interrogatoire de l’abbé sur le sujet brûlant du moment : l’envoi des mandats à plusieurs centaines de détenus FLN de Loos. Le commissaire aborda l’origine des fonds, puis le risque que cet argent devienne un stimulant encourageant les projets d’évasion dès lors que ces moyens financiers seraient mis à la disposition des détenus. A la fin de l’interrogatoire qui avait duré presque une heure, émaillé de plusieurs sous-entendus empreints de menaces, une question supplémentaire d’apparence anodine surgit : « Dites-moi, M. l’abbé, par simple souci de logique et de curiosité, que diriez-vous si des Martiens débarquaient soudainement sur notre territoire, posaient une bombe et que l’un de vos enfants soit tué ou blessé ? » Cette question apparemment théorique était à l’évidence un test pour percer la position de l’abbé sur les attentats. Après quelques instants d’hésitation, l’abbé répondit en riant intérieurement : « D’abord, M. le commissaire, les Martiens n’ont toujours pas débarqué et je ne crois pas d’avantage à cette éventualité ; ensuite, je vous signale que je suis en tout état de cause, sans enfant, puisque, comme vous devez le savoir, j’ai fait vœu de chasteté depuis mon ordination, et je n’ai toujours pas changé d’avis. » Ainsi se termina l’interrogatoire piégé…

Des informations précises, me confia P. Descheemaeker, lui étaient parvenues à plusieurs reprises de l’archevêché d’Alger sous la direction de Mgr Duval et à la suite des écrits du Pr Mandouze, de Jean-Paul Sartre, des livres de Pierre Vidal Naquet dénonçant la torture massive de l’armée, sans oublier le bloc-notes de François Mauriac qui s’interrogeait : « Y a-t-il une Gestapo à Alger ? ». L’existence de la torture élevée au rang de système d’interrogatoire poussé, toléré par les autorités françaises pour obliger les suspects soumis à « La Question » (titre du livre retentissant d’Henri Alleg, lui-même soumis à la torture) à passer aux aveux.

Nous nous étions déjà inquiétés de la pratique systématique de la torture pendant nos entretiens en 1960-61, lorsque l’abbé P. Descheemaeker nous rendait visite à la prison de Loos, notamment lorsque 150 prisonniers condamnés à mort ou à perpétuité furent transférés à Loos depuis les prisons d’Algérie. Ils avaient été condamnés par les tribunaux militaires. A l’époque, nous avions envisagé, pour les publier à l’extérieur grâce à l’aide de l’abbé, de recueillir plusieurs témoignages auprès de dizaines de ces détenus qui avaient subi la torture. Les grèves de la faim en 1961 ne nous permirent pas de réaliser ce projet.

La question des sévices possibles était à l’ordre du jour à la suite des évasions réussies de Loos et lors de plusieurs grèves de la faim à partir du mois de septembre 1961 lorsque fut remis en cause notre statut de détenus politiques.

Une bienveillance sans rivage

Dans ce contexte de tension extrême de nos relations avec l’administration pénitentiaire, l’abbé continuait à nous rendre visite en osant braver les menaces du directeur et du surveillant chef qu’ils saisiraient éventuellement le préfet pour qu’il lui retire son autorisation de visite. En prison centrale, étant définitivement condamnés, nous ne pouvions recevoir ni les visites d’avocats, ni celles de nos parents ni d’aucune autre connaissance. Notre statut de condamné nous soumettait à l’autorité préfectorale pour toute demande de visite, ce qui donnait un caractère discrétionnaire à l’autorisation de visite du préfet obtenue par l’abbé. Le directeur et le surveillant chef de la prison exprimaient diverses menaces envers l’abbé : « Vous devez choisir votre camp. » « Il ne faut pas que votre bienveillance constitue aux yeux des prisonniers un encouragement à manifester leur extrémisme anti-français »…« Plutôt que de les encourager dans leurs contestations par votre attitude bienveillante et par votre présence, vous devez les inciter à plus de réalisme et à renoncer à leur revendication extrême de régime politique »…Le directeur poursuivait ses pressions sur l’abbé en lui disant que sous le prétexte « d’organiser des cours d’alphabétisation, vos protégés s’adonnent selon toute vraisemblance à une formation politique clandestine anti-française »…Dans un tel contexte de tension et de menaces, je peux témoigner que l’abbé fit preuve d’un courage inébranlable en nous informant et en poursuivant sa « mission humanitaire et de solidarité » durant toute l’année 1960-61 jusqu’à notre libération en 1962.

L’abbé soulignait lors de notre entrevue en 2009 combien le contexte de ses visites auprès des détenus avait été favorisé par le cardinal Lienart qui approuvait cette mission de solidarité et de fraternité. Le cardinal entretenait des relations d’amitié avec le général de Gaulle, à l’époque président, ayant fait ses classes avec lui au lycée de Lille.

La diversité des actions courageuses de l’abbé qu’il n’avait cessé de nous manifester pendant nos années de prison s’est même poursuivie pendant la libération des prisonniers pour les aider à rentrer chez eux.

Ses positions sincèrement anticolonialistes s’exprimaient, entre autres, dans sa lutte résolue contre toutes les manifestations d’injustice dont nous étions victimes en prison. Tout en étant porteur d’un regard généreux et sans rivage, il symbolisait tout naturellement à nos yeux un puits inépuisable de bonté et de bienveillance. Il croyait en la fraternité humaine universelle, au-delà de toute appartenance religieuse, nationale ou de statut social. Il représentait avec modestie l’homme définitivement acquis à la cause de la liberté, de la justice et de l’égalité universelle pour tous les êtres humains de toutes les nations du monde.

Zeggagh Mohand, dit Tahar, sociologue
Le sur-titre et les intertitres sont de la rédaction.
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